« 26 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 348-349], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2177, page consultée le 26 janvier 2026.
26 avril [1836], mardi matin, 10 h. ½a
Bonjour mon cher adoré, bonjour. Vous êtes bien méchant de n’avoir pas tenu votre
promesse cette nuit. J’étais cependant très bien disposée à en profiter. Vous êtes
une
bête d’aimer mieux travailler que de faire autre chose de très charmant. Pauvre cher
bijou bien aimé, tu avais tes pauvres yeux bien malades hier. Comment vont-ils ce
matin ? Quand je pense à l’horrible tâche que tu t’es imposée pour moi, il me prend
des accès de tristesse et d’adoration. Je voudrais renoncer à tout et vivre dans un
grenier en contemplation de ton dévouement depuis deux ansb. Malheureusement ce ne sont que des vœux impuissants puisque tu ne me permets
pas de les réaliser. Je voudrais au moins que nous fassions plus souvent usage des
petites ressources qui nous restent encore et qui te donneraient le temps de reposer
un peu tes pauvres yeux adorés.
J’ai reçu une lettre ce matin. Je suppose que
c’est une lettre d’affaire, tu la verras d’ailleurs. Cela m’impatiente parce que je
pense qu’on sait notre adresse. Au surplus, il faut bien prendre son parti sur les
désagréments qu’on ne peut manquer de nous susciter. Nous ne sommes en mesure que
pour
cela. Quoi qu’il advienne, quoi qu’on fasse, je t’aime plus que jamais. Les torts
de
mon caractère, la bonté et l’indulgence avec lesquellesc tu me traites font que je suis tout amour, et tout repentir,
et tout adoration devant toi.
J’ai bien des caresses à vous donner, mon cher
petit homme, tâchez de ne pas venir trop tard pour qu’il n’y ait pas encombrement
dans
le cœur et sur les lèvres.
Juliette
a Ces trois mots sont soulignés d’un double trait (très rarement utilisé par Juliette) et signalés d’un second double trait en marge. Il s’agit vraisemblablement d’une annotation postérieure se rapportant à la datation de la lettre.
b Sous la date et d’une autre main : « Cette lettre est certainement très antérieure à 1842. 1835 ou 1836 ». Sans doute la lettre était-elle, par erreur, classée avec celles de l’année 1842. Le 26 avril 1836 tombe bien un mardi (comme le 26 avril 1842), ce qui n’est pas le cas du 26 avril 1835.
c « laquelle ».
« 26 avril 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16326, f. 350-351], transcr. André Maget, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2177, page consultée le 26 janvier 2026.
Cher bien aimé, je vous ai bien espéré et bien attendu et vous n’êtes pas venu
pourtant. Vous êtes un très méchant petit homme qu’il faudra que je châtie pour vous
apprendre à aimer un peu mieux que ça. J’ai travaillé jusqu’à la nuit fermée,
maintenant je vais me coucher pour économiser le feu et puis
je serai toute portée dans le cas où vous voudriez hasarder une petite chicause1 en faveur de votre
petite Juju.
Pauvre cher bien-aimé, tu devrais revenir bien vite ne fût-ce que
pour te mettre un peu de cette eau sur ton bobo. Je profiterais de l’occasion pour
épanouir ma pauvre âme et pour remplir mon cœur et mes yeux de ton image adorée. Cher
petit Toto, je voudrais bien ne pas t’impatienter, d’un autre côté je ne peux pas
me
retenir, il faut bien que je te le dise puisque je donnerais 20
ans de ma vie pour cela. Ce long préambule a dû te mettre au fait : il s’agit
de ton portrait2. Je n’y ai pas renoncé, je ne peux pas y renoncer,
car après toi, c’est ce qui m’est le plus nécessaire pour vivre. Si tu ne trouves
pas
un moyen pour t’emparer du portrait pendant dix jours, il faut que toi et Châtillon
vous m’en fassiez un autre d’après L’ORIGINAL lui même. Je payerai ce qu’il faudra,
je
te paierai tesséances, je lui paierai son
tableau enfin il me faut un portrait ressemblant ou sinon je fais quelque
avanie. Il me semble que j’ai trouvé le joint et que vous
n’avez plus d’objections à me faire.
Mon Toto bien aimé, ne me refuse pas. Va,
j’ai bien gagné depuis deux ans cette marque d’amour et d’estime que tu me donneras.
Ne me refuse pas, monstre adoré, ça nous porterait malheur.
Juliette
1 On lit « chicause », dont le sens échappe, comme dans d’autres lettres de cette période « chicose ». Faut-il comprendre « chicore », qui signifie dispute, bagarre, en langage familier sinon argotique ?
2 Depuis quelques semaines, Juliette tanne Hugo pour qu’il lui offre son portrait par Châtillon.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
